Âme COLLECTIF

 

Ce qui existe de politique et de poétique, est, en soi, et en toute matière, dès lors que notre regard ose la provocation d’une belle chose, d’un objet, d’un être vivant, d’un fluide, d’une masse, d’une pensée même. Notre travail est habité par une circulation entre imaginaire, réel et fiction. L’art en somme ? Oui l’art. Simplement, comme un voyage dans le quotidien, parfois touriste de lieux connus, archéologue de notre jardin, botaniste ou philosophe de notre trajet quotidien.  Montrer les choses en poésie architecturée et notre vision, dont l’eccéité advient par la métaphore, et nous renvois, tous à notre propre désir de paysage.

Il y a aussi un désir de monstration autre, c’est à dire une proposition esthétique, sociale et politique sur ce paradoxe de la monstration : montrer, mais cacher, montrer mais déformer, montrer mais agrandir, montrer mais pousser la forme dans la métaphore. Cette forme nous intéresse, cette forme nous habite. Et, si sous chaque forme se cache un fond il se pourrait que notre motivation soit l’infini. Autant l’infini cosmogonique que l’infini philosophique. « De la différence dans la répétition », est une manière de penser qui exclut un début et qui exclut une fin. Ces notions demeurent illusoires dans notre travail. Il existe une continuité, seulement. Des passages sans cesse appelés par des bifurcations au milieu d’un motif répétitif vital que nous nommons paysage. Le mouvement, le vivant, le pourrissement, nous fabriquons nos pièces comme la nature pourrait le faire, avec ce sentiment et cette inspiration darwinienne, naturaliste, en ne doutant cependant pas de l’existence autoritaire d’une force dans le domaine de la morale que nous prenons en compte. Une certaine gnostie mais une religion autre, établie sur la force du réel. L’animisme de notre environnement.

La lumière comme support, révélatrice et esprit même. D’une esthétique importante elle contribue surtout à des valeurs intellectuelles, perceptives et métaphoriques plaçant l’objet comme le miroir des autres objets ; le corps du spectateur est ainsi placé devant une installation comme devant une statue Grec posée dans un jardin, nous invitant à tourner autour, à vouloir franchir le seuil, enjamber ces rosiers buissons, pour toucher, observer le détail, voyager et goûter l’histoire avec la bouche même. Nos sens sont convoqués comme on essai de convoquer notre main comme trace subjective d’un passage dans cette histoire de l’objet que nous contemplons.

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ALMA

    Alma est constituée de multiples objets, souvent des articles de seconde main chinés dans des brocantes. Les « âmes » de ces objets au passé inconnu, qu’on se plaît à imaginer, forment une constellation qui s’étend le long des murs de la galerie et en envahit le sol. Un espace clos, strictement séparé du monde extérieur, est créé. On entre dans cette salle comme on pénétrerait un territoire inconnu, que les jeux de lumière extraient de toute réalité quotidienne. Le miroir, placé au sol, permet des visions inversées de l’espace. Comme des toiles d’araignées, des cartes du cosmos tissées à l’aide de fil, de billes de plomb et de perles sont placées à divers endroits de la salle. Ici, les règles ne sont plus les mêmes, et il faut accepter de se plonger dans un univers autre pour comprendre les enjeux d’Alma.

    Au centre de la salle, sur le guéridon, dans un petit carnet, se trouvent les portraits de deux grands hommes, sous l’égide desquels pourrait se placer l’installation toute entière. On y voit Galilée, qui, le premier, sous les huées des inquiets, déclara haut et fort que le Soleil était le centre de l’Univers, et son contemporain Johannes Kepler, astronome féru des hypothèses coperniciennes. L’hésitation d’un siècle entier, attaché aux principes bibliques bien qu’en prise à un rationalisme renaissant, semble revivre étrangement, dans les lumières bleutées d’Alma. Ces deux figures tutélaires, symboles des avancées scientifiques, se trouvent d’ailleurs sur un meuble dont l’aspect rappelle les tables tournantes du dix-neuvième, siècle des fantômes de Gérard de Nerval ou de Guy de Maupassant.

    Les artistes jouent avec la science, fabriquant des règles qui leur sont propres. Au cartésianisme strict, ils mêlent un monde de rêves et de métamorphoses. Objets naturels et culturels s’imbriquent, se contaminent les uns les autres, de sorte qu’il est difficile d’identifier leur nature première et de leur apposer une fonction. Le cadavre d’un bonsaï, dont l’aspect tortueux évoque le corps tronqué de la Vénus de Milo, est monté sur deux tiges de bois. On l’imagine, hissé sur ses béquilles, escaladant les parois de la galerie pour trouver seul la place qui lui convient. Une feuille d’arbre, malicieusement glissée dans l’œil d’un projecteur, fait écho aux recherches des cinéastes expérimentaux tel Man Ray, qui appose directement des objets sur la pellicule dès 1923. Le dessin délicat des nervures s’étend au mur, entre peinture abstraite et vitrail médiéval. On ignore si les schémas scientifiques, présentés comme le seraient des cartes du monde dans une classe de géographie, ont réellement pour but de nous instruire. Sans doute nous plongent-ils, plutôt, au plus profond de la fiction. L’incertitude que l’on éprouve face à certains objets est aussi palpable quand il s’agit de définir l’époque dans laquelle nous sommes immergés : Alma est un monde vacillant, dans lequel les repères historiques se perdent.

    Alma trouve son origine dans le visionnage par les deux artistes de Nostalgía de Luz, documentaire du chilien Patricio Guzman. Le réalisateur, célèbre pour son travail sur la mémoire, y superpose deux strates d’histoires éloignées en tous points l’une de l’autre. En miroir du travail des quelques mères, soeurs ou épouses chiliennes qui creusent encore aujourd’hui le sol sec du désert d’Atacama pour y retrouver les os de leurs proches ; il filme le travail d’astronomes qui, dans cet espace vide, cherchent à comprendre les origines du Cosmos et de l’Existence. Chacun, à sa manière, fouille le passé pour tenter d’appréhender le monde qui les entoure.

    Les questions de temporalité à l’œuvre dans ce film se retrouvent dans Alma. Passé proche et reculé s’y fréquentent. Certaines références sont suffisamment connues pour que nous en saisissions le sens immédiatement. Camille Franch Guerra et Evan Gérard jouent avec plaisir avec les grandes œuvres de l’histoire de l’art. Evan Gérard flirte avec le surréalisme en concevant des collages selon les lois du hasard chères à Jean Arp ; un tube fluorescent, placé à un angle de la salle, rappelle la première œuvre-néon de Dan Flavin – bien qu’ici, un fin papier de soie noir recouvre l’intégralité de la source lumineuse, donnant à voir ce qui pourrait s’apparenter à une parcelle de ciel étoilé –. Mais ce sont surtout des objets populaires, trouvailles fortuites ou de brocante, qui habitent l’espace : ici se trouve un microscope, là un miroir au sol, un kaléidoscope ou des images issues de Life des années soixante. D’autres sont assez datés pour qu’on hésite à les définir: seuls les spécialistes reconnaîtront la « minette » – sorte de petit projecteur d’appoint – posée sur un trépied photographique. Au-delà de ces objets d’époque, un passé plus lointain semble surgir. Le microscope, enfoui dans l’eau d’un aquarium, est, sous l’effet d’une addition d’alun de potassium, soumis à un processus de cristallisation qui l’extrait de notre ère. Nombre de petits récipients de verre ont déjà subis le même sort. L’alun a envahi les objets qui nous sont contemporains, pour les fossiliser avant l’heure. Des branches de brocolis et des grappes de raisins ainsi desséchées sont accrochées au mur, témoins d’un passé indéterminé. Alma bouleverse nos habitudes temporelles. Comme les astronomes dans le désert chilien, nous sommes les spectateurs d’un temps perdu.

    Les murs, recouverts d’objets hétéroclites, rappellent à première vue les studioli italiens de la Renaissance, dans lesquels les princes gardaient précieusement les témoignages des avancées scientifiques ainsi que les traces des croyances les plus traditionnelles de leur temps. Sans doute serait-il plus juste, pourtant, de comparer Alma à une chambre de merveilles. Ces dernières visaient à rassembler des memorabilia, souvenirs devant être transmis aux générations futures. Mais Alma ne nous présente pas de grands faits historiques. Les artistes nous plongent plutôt dans leur intimité, par le choix précis d’objets qui leur sont devenus fétiches. C’est dans le plus intime, finalement, que se loge l’universel : des petits moulages en plâtre des paumes de mains, d’organes génitaux, de tempes, sont autant d’exemples de ce qui animent les hommes depuis toujours.

    Le guéridon, réification de ce que Théophile Gautier nommait la « communication d’âme », porte en lui le programme d’Alma. Interface entre deux mondes, entre passé et présent, entre science et magie, entre rêve et réalité, il définit cette salle comme un entre-deux. Le spectateur est l’observateur minutieux des beautés de notre monde, qu’elles soient créées de la main de l’homme ou qu’elles proviennent de territoires lointains. Plus qu’un regard nostalgique vers le passé, Alma est un hommage à l’incessant flux de la vie. Partout, on retrouve la présence du seul matériau commun à l’homme et aux étoiles : le calcium. Il est présent là dans un petit os, ici dans des billes de nacres ou dans les pétrifications dues à l’action de l’alun. Chaque objet présenté dans Alma est, à sa manière, une trace de l’énergie façonnant sans cesse l’univers.

 

Laure Chauvelot

 

 Topoï

 

ALMA

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