Cédric Teisseire

Dans sa pratique de la peinture, Cédric Teisseire met en place des protocoles d’élaboration simples et systématiques qui manifestent une intelligence de l’abstraction tout en visant à poser une distance entre l’œuvre et son auteur. Les modalités de recouvrement du tableau, – coulure à la seringue ou peinture versée directement du pot sur la surface – semblent mécaniques. La coulure à la seringue, sorte de soin prodigué à une peinture dont on a tant dit la mort, ou l’excès de laque qui sèche à la manière d’une vieille peau, sont des gestes délégués en partie au sort. En laissant le processus s’opérer seul, l’artiste se débarrasse de la subjectivité et affirme le refroidissement de la peinture.
De cet écart avec le faire naissent curieusement de somptueuses icônes contemporaines qui relisent l?art abstrait et minimal avec la plus grande élégance et retrouvent une forme d’aura.
Une partie de l’art contemporain – de l’art moderne – s’est intéressée à la mise en évidence des constituants linguistiques du médium et du code utilisé – et il en va de même pour la littérature et la musique. Des peintres comme Gérard Gasiorowski, Malcom Morley, Sigmar Polke, Gerhard Richter ou plus récemment Bernard Frize, définissaient le champ de la peinture en dehors de la notion de style, utilisaient les procédures picturales comme le sujet même des peintures – en cela Oulipiens – supposaient que le médium était versatile et qu’il appartenait au peintre d’intégrer, dans un processus de renouvellement constant, l’ensemble des techniques possibles, des sujets, des codes… Cédric Teisseire, d’une autre génération puisqu’il est né en 1968, poursuit cette interrogation, récupère l’ensemble de ces questionnements, en fait le centre de sa pratique. Il est un peintre sans style où l’hétérogénéité de ses interventions se caractérise comme style.


Catherine Macchi

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In his practice of painting, Cédric Teisseire, sets up some simple and systematic elaboration protocols showing and intelligence of abstraction while aiming at distancing the artwork from its author. The means of covering the painting – syringe run or painting poured directly out of the bucket onto the surface – look like mechanical. The syringe run, a sort of care given to a painting, so often said to be dead, or the excess of lacquer drying the way old skin does, are gestures partly delegated to fate. Leaving the process operate on its own, the artist gets rid of subjectivity and affirms the cooling of painting. Of this distance from making, are curiously born sumptuous contemporary icons rereading abstract and minimal art with the outmost elegance and regain a form of aura.
A part of contemporary art, of modern art, has been interested in bringing to the fore the medium’s linguistic constituents and the code used, and the same applies to literature and music. Painters like Gérard Gasiorowski, Malcom Morley, Sigmar Ploke, Gerhard Richter or, more recently Bernard Frize, defined the field of painting outside the notion of style, used the pictorial process itself as the subject of the paintings, being Oulipians, supposed that the medium was versatile and that it was up to the painter to integrate, within a process of constant renewal, a whole of possible techniques, subjects, codes… Cédric Teisseire, from another generation, since he was born in 1968, follows this line of questioning, recovers all theses questioning, and makes them the center of this practice. He is a painter without a style where the heterogeneity of his interventions is characterized as a style.


Catherine Macchi

Cedric Teisseire web            pillow_bleu_mat_nos            Partition2-14

Saw City Destroyed Same, [17/12] 50 x 50 cm, Allias… Pillow, 2008 [25/09], 30×37 cm et Sans titre, 40 x 40 cm, laque sur aluminium, 2012

Œuvres présentées dans l’exposition PARTITIONS DES PASSIONS Second volet.

 

 

Work in Progress

 

Ma pratique est résolument picturale et est en même temps dʼun autre ordre. Avant de désigner un objet que l’on confond bien souvent avec le tableau, la peinture est une matière. Il est donc probable que l’objet produit par cette matière dépend d’elle, de ses qualités, de sa physique. Il y a donc là matière à se penser ou à penser le monde par le reflet qu’un tableau peut produire.

La peinture constitue en tant que telle une réalité double ; celle tangible et palpable sujette aux vicissitudes de ce monde et une autre plus intérieure, intime s’ouvrant vers des fictions personnelles, ontologiques.

L’acte de peindre, la couleur, le tableau, les intentions et la composition forment un ensemble indissociable à la réflexion sur la peinture où la prédominance du réel prend une place essentielle.

En multipliant les positions, les points de vue sur cette pratique, j’essaie de me résoudre à en assumer les contingences, à en démasquer la part muette qui échappe à toute volonté et qui se révèle au delà de tout dessein. La position simultanée d’acteur et spectateur dans la construction d’une peinture, d’un tableau ou d’un dispositif impose un grand travail de préméditation et donne une autonomie certaine au résultat final.

Cette ubiquité m’intéresse car elle met en avant les éléments qui constituent la peinture, les principes et les nécessités de son élaboration. Le va-et-vient permanent imposé par cette double position permet de conserver une grande place à l’expérimentation et à l’observation. En effet, la sagacité mobilisée pour comprendre les principes mis en jeu crée un phénomène d’auto-alimentation où chaque action amène sa propre solution, elle-même accompagnée d’un nouveau problème, etc, etc… et ainsi autorise la mise en place dʼun cercle vertueux qui peut parfois tourner au vice. C’est dans l’anomalie que l’on peut trouver le plus matière à rebonds.

C’est pourquoi bien souvent les procédés d’élaboration de mes travaux sont décelables, ils montrent à la fois la manière dont l’œuvre a été produite et son résultat, prouvant alors que toute peinture est un acte matériel dans lequel le processus prend une place prépondérante dans le but de s’ouvrir vers le caractère finalement immatériel de ce médium. Cette part immatérielle réside dans l’écart qui persiste entre la préméditation d’un acte et son résultat ; dans la trajectoire modifiée par les étapes et les interventions de sa fabrication défiant, plus souvent qu’à son tour, les règles les plus strictes de la balistique.

La question de la couleur est un paramètre important dans mon travail. Je la considère comme une substance pleinement signifiante, elle se présente indépendamment des formes dont elle est pourtant consubstantielle. Elle agit en tant que révélateur d’un support, comme un indicateur venant distinguer des potentialités ; une alternative syntaxique. Elle peut se présenter à la fois précise et floue ; comme une scansion ou une aura ; un klaxon ou une lueur. C’est en tous les cas par ses utilisations multiples que je peux donner un caractère de réification à un tableau ou le rendre le plus immatériel possible, le laisser flotter, en suspens.

Mes tableaux ou installations ne sont pas à voir comme un résultat mais bien comme un processus en plein recommencement. Comment pourrais-je faire autrement sachant que la peinture est le médium de la tradition, de la mémoire mais aussi du renouvellement ? Pas de celui que l’on pourrait comprendre avec l’apparition dans l’histoire de la modernité de nouveaux médiums tels que le cinéma, la vidéo, la photographie, les technologies numériques… où d’aucuns voudraient qu’un clou chasse l’autre, mais plutôt dans l’action incessante de rejouer sa propre image, avec ses propres archaïsmes ; par les actes élémentaires d’être dans la peinture. La question de lʼorigine est inhérente à la peinture et sʼimpose dans une perpétuelle réitération : La notion de la peinture cʼest la peinture. Non pas comme un méta-langage, en circuit-fermé mais bien comme une surface composées de matières reflétant l’environnement dans lequel elle évolue, ouvrant de nouveaux espaces au monde, aux individus. Et à mon sens, ces questions ne sont intéressantes que si elles se proposent par le prisme de l’individu – auteur ou spectateur – en dialogue avec la chair de la peinture et nous autorisent à l’incarner.

 

 

CTeisseire_SCDS

Saw City Destroyed Same, 2012, laque sur Dibond, aérosol, 40 x 40 cm © Cédric Teisseire